Altérité, l’autre est autre que moi. Une évidence ?

Altérité, l’autre est autre que moi. Une évidence ?

L’altérité c’est l’autre, c’est ce qui n’est pas moi.  Comment se fait-il que j’arrive à établir des relations harmonieuses avec certaines personnes et pas d’autres ? Quand j’entre en contact avec quelqu’un, j’établis une relation miroir.  Je projette mon fonctionnement sur l’autre. Et si je ne suis pas rapidement dans l’acceptation de la diversité de l’autre, une mésentente aura lieu, je vais vouloir que l’autre soit un peu comme moi. Avons-nous vraiment intégré la singularité de l’autre ? 

Scène 1
Je me lève un matin et dans le miroir de la salle de bain je vois le visage de quelqu’un d’autre. J’ai peur, l’image que me renvoie le miroir ne me ressemble pas. Ce n’est pas moi. Mais je n’accepte pas ce que je vois, je cherche quand même à trouver dans ce miroir quelque chose de ce que je pense être moi. Je résiste, je reproche à cet autre de ne pas me renvoyer, le familier, le connu ou le rassurant. Je me réveille, ce n’était qu’un rêve.

Scène 2
Je suis cette fois-ci en face d’une personne, je communique avec elle en oubliant très vite qu’elle n’est pas moi. Inconsciemment, je pars du principe qu’elle a le même langage que moi, les mêmes expériences, les mêmes émotions, les mêmes intentions. Et bientôt, c’est la mésentente, la frustration ou l’ennui. L’image que me renvoie cette personne ne me ressemble pas. Pourtant, j’ai beau me dire, «bien sûr, c’est normal, elle n’est pas moi ! », sur le terrain, le face à face n’est pas si simple. Tout se passe comme si je disséminais des miroirs partout où je vais et que j’essayais à chaque fois de retrouver mon reflet dans chacun des miroirs. C’est ma réalité.

La distance qui nous sépare des autres

Même si nous partageons la même langue, nous ne partageons pas le même langage. Prenez le mot cheval par exemple : si vous demandez à un enfant, un cavalier, un éleveur, un boucher ce qu’évoque pour eux le mot cheval, vous n’aurez pas les mêmes réponses. Elles n’utiliseront pas le même répertoire lexical pour parler du cheval, elles ne visualisent pas les mêmes images dans leur tête, chacun a vécu ou pas des expériences personnelles avec un cheval. Le rapport à l’animal, les émotions ressenties seront tout aussi différents.
Nous n’entendons pas la même chose même si on utilise les mêmes mots. Ce n’est pas parce que vous utilisez ce mot impliquant toute votre subjectivité, que cela veut dire la même chose pour l’autre.

La richesse de notre répertoire lexical va aussi influer sur notre façon de communiquer et d’interagir avec cet autre.
Le linguiste Alain Bentolila, dans une interview donnée au journal La Croix, explique « à quel point le langage est le propre de l’homme ».

[…] Le langage est, (…) « cette capacité spécifiquement humaine de faire passer une pensée dans l’intelligence d’un autre, avec la volonté obstinée d’être compris au plus juste de nos intentions, au plus près de la singularité de notre interlocuteur. »

(…) « Le langage n’est pas fait pour nous adresser à nos semblables, mais pour combler la distance qui nous sépare des autres. C’est le pont jeté sur des rancœurs et des haines. » Et le chercheur de suggérer une maxime à transmettre à nos enfants : « Puisque tu es différent de moi, tu es digne de ma parole. »

User du verbe par-delà les frontières de l’entre-soi et de la connivence suppose cependant une vraie maîtrise. « Pour parler à celui que je n’aime pas et qui me le rend bien, j’ai intérêt à aller chercher au fond de ma besace les mots les plus précis, les tournures les plus rigoureuses, parce que je sais qu’il prendra prétexte de toute ambiguïté pour trahir mon pr opos », insiste Alain Bentolila. Lire l’article en entier

Chacun de nous est unique, incomparable. La probabilité qu’il existe une autre personne génétiquement identique à moi est de 10 à la puissance 2 400 000 000, autrement dit cela n’arrive jamais. Cette aussi de cette originalité d’où naît le risque de l’incompréhension. Effectivement notre interlocuteur est singulier et intégrer cette notion d’altérité se pratique dans le quotidien par le langage qui permet de « franchir la distance » qui nous sépare de lui.

Le langage nous donne l’illusion de l’universel et en même temps, c’est le moyen le plus efficace que nous avons, nous les humains, pour mieux interagir avec autrui. La communication suppose l’altérité et l’altérité nous confronte à nous-même.

L’autre est un monde

Regardez ces deux tableaux.

L'univers de Miro, un autre regard

Intérieur Hollandais I Le Joueur de luth

Le peintre flamand Martensz Sorgh est l’auteur du tableau de gauche et vous avez sans doute reconnu le style de Miro pour le tableau de droite. Le peintre espagnol en a fait une réinterprétation et nous prouve comme le soulignait Paul Klee que « l’art ne reproduit pas le visible : il rend visible ». Paul Klee, Miro, tout comme Kandinsky et bien d’autres faisaient tout pour éviter la paresse de l’œil qui a tendance à vouloir reconnaître. Notre œil veut donc reconnaître. De la même manière, quand nous regardons quelqu’un, nous essayons de nous reconnaître en lui.

« Notre réalité se crée dans le cerveau. Nos yeux, comme des lentilles, prélèvent des informations de l’extérieur, mais le film que l’on voit n’est que la partie arrière du cerveau. Et le cerveau ne fixe que ce qu’il est capable de voir.
Tout ce que nous percevons comme bon ou mauvais est notre invention mentale, une interprétation du monde. Ainsi nos perceptions sont limitées. La réalité que nous percevons n’est qu’un fragment de la réalité telle qu’elle est. »

Chaque personne est un monde. Miro dans sa réinterprétation du Joueur de Luth, nous donne à voir son monde intérieur, ce qui n’est pas visible, ce qui ne se délivre pas du premier coup d’œil.
Alors, essayons de nous détacher de ce à quoi nous nous identifions pour aller à la rencontre de l’autre et nous rendre disponible à sa différence. Oui l’autre peut me déconcerter parce qu’il n’est pas moi et c’est une chance car si c’était le cas, il n’y aurait pas d’humanité.

Nous avons toujours quelque chose à apprendre de l’autre. De ce fait, comme l’exprime Albert Jacquard « il faut prendre conscience de l’apport d’autrui, d’autant plus riche que la différence avec soi-même est plus grande. »

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